Glenn Miller
XLIII
Un morceau de 1939 fait danser sur la même terrasse ceux qui portaient l’uniforme et ceux qui n’ont pas le droit de courir dans la maison. Il ne les rassemble pas : il ouvre une brèche.
Pour les vieillards, c’est une nostalgie : le grand uniforme, la femme dans les bras, leurs vingt ans qui ignoraient l’arthrose. Pour les deux enfants, c’est un territoire. Le narrateur nomme trois minutes de swing une « révolution de carrelage », et le mot n’est pas trop grand : c’est l’une des rares fois du livre où son corps ne relève d’aucune autorité.
L’armée qui se range de leur côté est décrite par ses deux sections, et le choix n’est pas décoratif. Les cuivres sont du souffle, et cet enfant n’a pas de voix devant les adultes : la règle de la maison lui interdit jusqu’à crier sa douleur sous les coups. Les percussions sont de la frappe, et sa colère n’a nulle part où aller. On lui a confisqué l’une et l’autre ; un orchestre les lui rend, empruntées, le temps d’un disque.
Le prix de cette restitution est dans la langue. Ils chantent à tue-tête un anglais qu’ils inventent et baptisent « Chamallow ». Le seul idiome où cet enfant s’autorise à crier est un idiome qui ne veut rien dire, et c’est précisément pour ça qu’il fonctionne : aucun mot ne peut lui être reproché.
Dans le roman
Glenn Miller et son orchestre attaquèrent In the Mood, qui donnait l’irrésistible envie de taper du pied, de claquer des doigts, et, malgré l’arthrose, de prendre, en grand uniforme – ils y songeaient tous à cet instant – une femme dans ses bras. Chap. XLIII.