Le chant du pirate

Le chant du pirate

Artiste

Édith Piaf

Année
1946
Registre
Chanson française
Chapitre

XXXV

La phrase de Van der Meersch aligne les pièces administratives : un registre où l’on note, un tonnage qu’on atteint, un steamer où l’on embarque, un bordereau qu’on signe à deux, une poignée de main. Puis la formule qui referme tout : « ma mission s’arrêtait là ».

C’est de la piraterie avec des papiers en règle. Toute la chaîne est conçue pour que la responsabilité se dissolve dans une signature ; chacun n’a fait que sa part, et sa part était administrative.

Sauf qu’un mot lui échappe, un seul, et c’est le disque qui le ramasse. Il ne dit pas le chargement, ni la cargaison, ni la collecte. Il dit le butin. Le vieil homme emploie le vocabulaire de l’abordage sans s’entendre le prononcer, et la chanteuse lui renvoie aussitôt le métier qui va avec ce mot-là.

Et le titre couvre la route entière, pas seulement la scène : le steamer qui descend le fleuve jusqu’à Léo, puis le cargo qui appareille de Matadi pour Anvers. Deux navigations, deux bordereaux, deux poignées de main, et à l’arrivée : des avenues, des parcs fleuris et de belles bâtisses. Le butin voyage par mer d’un bout à l’autre. Il ne manquait que le mot juste.

Un dernier détail, glissé sans commentaire : le steamer appartient à un Suédois qui avait navigué avec Joseph Conrad. L’ivoire du Congo, chargé sur un bateau piloté par un compagnon de l’auteur d’Au cœur des ténèbres. Aucun personnage ne relève. Le roman vient de poser sa scène à l’intérieur d’un autre livre, et il passe à autre chose.

Le narrateur, lui, comprend à cet endroit précis ce qu’on lui fait : on le tient à distance des mots justes tout en le laissant absorber les images brutes. Son ignorance, dit-il, ressemble désormais à une moustiquaire trouée.

Dans le roman

La petite dame en noir lança Le chant du pirate*. Chap. XXXV.

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