Chanson pour l’Auvergnat

Chanson pour l’Auvergnat

Artiste

Georges Brassens

Année
1954
Registre
Chanson française
Chapitre

XXX

Le narrateur passe ce disque la dernière nuit des « avions en flammes », et le couplet qu’il retient n’est ni celui de l’Auvergnat ni celui de l’Hôtesse : c’est celui de l’Étranger. Le mot est exact au sens juridique. Pedro est angolais, probablement réfugié de la guerre d’indépendance ou fuyant le travail forcé, sentinelle d’une maison où il n’entre jamais.

Les gendarmes de la chanson ont eux aussi leur correspondant, et le roman a mis dix chapitres à le nommer. Après les coups de ceinture, l’enfant est jeté au garage avec du pain rassis et un demi-verre d’eau, dans un chapitre où tout le vocabulaire vient du droit pénal : pénitence, supplice, condamnés, durée de la peine. Il faudra attendre la dernière ligne du chapitre pour que l’adulte trouve le terme qui manquait à l’enfant : sa mère n’était pas une autorité maternelle, mais une autorité judiciaire.

Deux mots du couplet, pourtant, ne sont pas de Brassens. Le miel devient du beurre, et le ciel devient un bonheur. C’est là que la citation cesse d’en être une : cette nuit-là, à l’insu d’Édith, Pedro a étalé un épais vernis de beurre sur la brique de pain sec. Il fallait bien que la chanson changeât de mot pour dire ce geste-là.

Le second remplacement est plus discret et va plus loin. Le ciel du garage était bouché, sans lune et sans étoiles, et l’enfant s’y croyait sacrifié à l’éternité des enfers. En substituant le bonheur au ciel, le narrateur retire au ciel ce qu’il ne lui doit pas et le rend à un homme.

La chanson de Brassens est tout entière adressée à ceux qui ont donné quatre bouts de bois, quatre bouts de pain, un sourire – et jamais à la famille. Le roman s’en sert exactement ainsi, et il va plus loin. Cinq chapitres plus tôt, le narrateur expliquait connaître, du lingala, le vocabulaire qu’on emploie avec les domestiques : ouvrir l’eau, donne-moi, décapsuleur. Il savait dire aussi Nalingi yo, je t’aime, mais ne l’avait dit à personne, et personne dans son enfance ne le lui avait dit, pas même en français. Ces trois mots, il les écrit ici, une seule fois dans tout le livre. Pour un homme dont il n’a pas de photographie, et qui n’entrait jamais dans la maison.

Dans le roman

Je repense à cette chanson de Brassens que j’avais passé sur le tourne-disque la dernière nuit des « avions en flammes » : Elle est à toi cette chanson Toi l’étranger qui, sans façon D’un air malheureux m’as souri Lorsque les gendarmes m’ont pris Ce n’était rien qu’un peu de beurre Mais il m’avait chauffé le corps Et dans mon âme, il brûle encore À la manière d’un grand bonheur Chap. XXX.

Archives