Le grand voyage du pauvre nègre

Le grand voyage du pauvre nègre

Artiste

Édith Piaf

Année
1936
Registre
Chanson française
Chapitre

XXXV

Trois façons de dire la même chose se succèdent ici en quelques lignes, et aucune ne prononce le mot « mort ».

Van der Meersch vient de décrire la file des porteurs : cent hommes, les défenses attachées avec des lianes en travers des épaules, trois jours de marche, quatre s’il pleut. Puis il lâche qu’il a perdu plus de porteurs que d’éléphants – perdu, comme on égare. Le père Tremblay, son verre tenu à deux mains comme un cierge, ajoute : « Tant qu’ils ont eu le temps de prier… » Et la platine enchaîne sur un grand voyage.

Le grand voyage, en français, c’est la mort. Le titre superpose donc exactement les deux choses que la conversation vient de disjoindre : la marche des porteurs et leur disparition. Ce que trois jours de brousse ont fait, la chanson le dit d’un seul mot. Une chanteuse de 1936 est plus nette que les hommes qui étaient sur place.

Reste un mot dans ce titre que personne sur cette terrasse n’emploie jamais. Ces hommes disent indigènes, porteurs, askaris, capitas : du vocabulaire administratif, qui range et qui classe. Le disque, lui, dit nègre. C’est le seul terme cru de la soirée, il ne sort d’aucune bouche, et il désigne aussi l’enfant assis derrière le mur mitoyen — terrorisé sans savoir pourquoi, et qui revient quand même écouter, fasciné comme un enfant par l’ogre.

Dans le roman

Édith Piaf chantait Le grand voyage du pauvre nègre. Chap. XXXV.

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